La Trame Business dans la transformation numérique

Article publié le 29/6/2014 sur le site « value-architecture » sous le titre « Au cœur de la transformation numérique, les cycles opérants »

Dans notre précédent message sur la transformation numérique, nous avons suggéré de fonder l’analyse de cette transformation sur celle des principales chaînes de valeur. Celles-ci sont directement liées aux cycles et parcours aux « frontières » ou « fronts » (selon la terminologie métaphorique utilisée ici) :

  • le front opérant,
  • le front d’installation et d’appropriation,
  • le front produit-service,
  • le front client,
  • le front de mise sur le marché et en distribution,
  • le front des ressources.

Nous avons symbolisé ce territoire, balisé par ces cycles, sous la forme d’un polygone. Le terme de « Polygone de la Valeur » parait le plus adéquat.

La chaîne de valeur opérante, nerf de la guerre numérique

Dans la lignée de cette analyse, considérons d’abord la chaîne de valeur opérante. De quoi s’agit-il ?

Dans toute activité de transformation, qu’elles soient humaines, outillées, mécanisées, virtuelles, …, on constate qu’existent plusieurs cycles fondamentaux, avec un cycle vraiment « primaire », qui réalise le cœur de la transformation. C’est le cycle « opérant », celui qui « moud le grain ».

Par exemple, dans différents contextes, il s’agit :

  • de fabriquer les pièces dans une usine de transformation mécanique,
  • de réaliser le « craquage » en pétrochimie,
  • de soigner le patient dans un hôpital,
  • d’exécuter les mouvements de fonds entre clients des banques,
  • de transporter le voyageur,
  • de réaliser un projet pour un bureau d’études,
  • de produire une réglementation pour une administration centrale,…

On raisonne, pour caractériser cette transformation opérante, en « unité d’oeuvre » caractéristique : la pièce, la transaction, le voyage, le projet, … Chaque profession, chaque opérateur, qu’il soit public, associatif, marchand, a défini son standard d’opérations typiques et répétitives. Et, au delà de la sphère des activités humaines, le monde des automates des plus simples (machine à laver, frigo, …) au plus complexes (mobiles, robots, …) fonctionne par cycles opérants.

Voilà bien une évidence ! mais, à notre époque de « révolution numérique », il est utile de s’y référer avant tout discours sur l’enchantement du client, sur le « smart qqch », sur l’excellence franco-française.

Sans cycle opérant, le monde est immobile et rien ne se passe. Aucun business, aucun service, nul projet… La chaîne de valeur opérante est la chaîne primaire, la base et le nerf de la guerre : elle fabrique le produit, son originalité, sa qualité, son coût, son adéquation, elle apporte le service, ses composantes objectives, mais aussi sa subjectivité, et les petits riens qui le rendent sympathique, ou a contrario horripilant…

C’est le nerf de la guerre numérique, car la digitalisation impacte au premier chef la chaîne de valeur opérante. Avec tous les aspects enthousiasmants de la nouveauté, de la gratuité, de l’efficacité, de l’instantanéité, l’ubiquité, comme les menaces d’atteinte à la personne, sans parler des bêtifiants travers narcissiques, insignifiants et futiles.

Quels impacts sur la chaîne opérante

Ceci dit, quels sont les impacts de la digitalisation sur cette chaîne opérante ?

Il y a bien sûr les conséquences économiques, sociales que de telles évolutions déstructurantes provoquent quand elles se produisent dans un contexte juridique, réglementaire, fiscal, hérité du passé, et inadapté à un terrain de jeu de plus en plus apatride. Nous avons évoqué ceci dans le message sur la « dérive des continents ».

Mais raisonnons en premier lieu en abstraction de l’implémentation de cette chaîne en configurations nationales, économiques, sociales ou organisationnelles : Analyser l’impact individuel, avant de se donner la vision macroscopique.

Dans notre précédent message nous avons proposé un spectre d’analyse pour cet impact :

  • les possibilités de nouvelles connexions (objets connectés, domotique, …),
  • les nouveaux segments de valeur par saut de frontière,
  • la résonance par les réseaux sociaux,
  • le développement d’applications pour mobiles-embarquées,
  • l’hybridation (canaux, données classiques-Big Data, Open Data),
  • les nouvelles plateformes Big Data (galaxie Hadoop),
  • et les analytics (data science).

Les nouvelles connexions

Les nouvelles connexions sont par nature en prise avec la vraie vie, et de ses cycles et événements. Le monde objet qui nous entoure devient connecté : vêtements, véhicules, habitation, équipements divers et variés, chaussées, …Jules Verne serait en syncope. Toutes ces connexions révèlent de cycles opérants pré-existants, désormais accessible à « l’intelligence », encore une fois pour le meilleur comme pour le pire.

Car au travers de la création de ces connexions, il y a une motivation, de la plus noble pour sauver des vies, à la mercantile, voire à celles qui sont mal-intentionnées ou masquées.

Le premier maillon de la chaîne de valeur sera de gérer ces connexions, dans l’instant et la proximité, avec l’acquisition des informations et le monitoring opérationnel. Dans la plupart des cas un maillon de chaîne de valeur « numérique » apparaît :

  • souvent se substituant à un maillon traditionnel : le compteur « intelligent » évite les tournées de relevé de compteurs…
  • mais aussi révélant une vie de l’objet, de la personne, jusqu’à présent inaccessible au traitement des informations.

Cette nouvelle intimité multiplie les opportunités et menaces dans des usages innovants, et des domaines que l’on ne fait à présent qu’entrevoir (santé, smart-city, sécurité, …).

En effet la variété de ces connexions émerge, laissant libre cours à l’imagination et la créativité. En définissant les principes de la Trame Business, avec les Cycles et Parcours, fondés sur l’analyse des événements, à l’aube de ce siècle, je ne pensais pas que cette vision aurait un terrain d’application aussi flagrant. Vision prémonitoire et durable qui n’a pas été comprise, les professions se polarisant sur des approches de projets « classiques » autour de processus à décrire, de SI à cartographier, de cibles ignorant les faits et événements. Bref, à présent, il est enfin clair que l’événement est le concept le plus fondateur. Les méthodologies classiques, fières de leur domination, et trop alambiquées (voir l’architecture des confusions), auront de la peine à coller à cette réalité éclatante.

Le monde devenant connecté, inutile de concevoir des systèmes architecturés autour de processus, et d’échanges : placer au centre de la conception l’événement et les informations qu’il apporte, rien de plus simple. Mais revenons à nos cycles opérants.

Les sauts de frontière : la guerre de l’intimité

Nouveaux maillons de chaîne de valeur signifie, dans notre terminologie, de « nouvelles frontières » ou des nouveaux services pourront être proposés. Ce sont autant d’opportunités pour les agents économiques, quels qu’ils soient.

La plupart des événements pouvant ainsi être appréhendés : pathologies, hobbies, événements familiaux, … événements propres aux objets connectés : mises en service, pannes, usages, …n’ont pas déclinaison géographique, nationale, culturelle : autant dire qu’autant d’opportunités de monopole naturel mondial s’ouvrent dès l’apparition de chaque type de connexion. Sur ce terrain de jeu, les entrepreneurs sont favorisés par leur environnement d’écosystème, l’agilité fiscale et sociale, le terreau de savoir-faire : ils pourront rapidement envahir un « océan bleu« n en ciblant une famille de connexions, et devenir leader, voire standard de fait.

Certes la dimension géographique locale, les particularités réglementaires des pays limitent, au moins au début du développement économique des acteurs, le marché. Cependant la globalisation s’impose, à un terme plus ou moins rapproché.

Quelles seront les « majors » de l’avenir, sur ces frontières de la connexion et de l’intimité ? Pour les voitures connectées, les constructeurs automobiles sont sur les rangs, mais sauront-ils faire le pas à temps pour s’imposer sur un marché de services globalisé, et détaché des particularismes historiques des industriels du secteur ? Les GAFA sont à l’affût, et peut-être un jour, devenues matures, laisseront-elles passer les opportunités au profit de brillantes start-up ?

Un processus darwinien de transformation de l’économie se joue donc sur ces franges de ce nouveau Far-Ouest. La guerre des frontières aura lieu. Ce sera une guerre de l’intimité : les gagnants auront fait feu de toutes leurs séductions, en mobilisant toutes les dimensions de la valeur (voir le polymorphisme de la valeur).

Frédéric Bastiat (1801-1850)

Et si la valeur « argent » résulte d’un échange (lire et relire Bastiat… »La valeur, c’est le rapport de deux services échangés »), la valeur « sentiment » est, elle aussi, échange. Le sourire est clé, pour accompagner la fonction ou le service, les conquérants de l’intimité sauront mobiliser l’affect.

Les réseaux sociaux et la mobilité : l’hyper-connexion

Justement, les réseaux sociaux flattent l’affect. Ils résonnent dès à présent d’une multitude d’événements relatés par leurs utilisateurs. Ils sont déjà nourris de l’intimité, de la conscience de groupe. Bruits, bruissements, qui sont bien en amont des formalisations traditionnelles : déclarations, enquêtes, formalités, … L’exploitation de ces sources émerge, mais elle deviendra un standard, une commodité, pour tous les opérateurs, qu’ils soient publics, associatifs ou marchands. Avec l’apparition des sources connectées, une hybridation de tous ces flux devient naturelle, et le narcissisme ambiant ne fera que conforter l’hyper-connexion.

L’accroissement du débit des réseaux est captée par l’invasion des supports videos, bouleversant territoires et cultures. Quelle sera la prime à la rareté, la différence, la qualité ? Quels rejets des multiples intrusions marquetées et prégnantes… Il faudra trouver les chemins de l’utilité, et de l’accomplissement, dans la jungle de l’hyper-connexion.

La mobilité, mixée à toutes les variantes de support, corollaire de ce monde « branché », devient un « état second » naturel, ringardisant les lucanes traditionnelles de l’informatique, fussent-elles portables. Changement des pratiques et, là encore, opportunité de rupture d’intimité.

L’intégration des chaînes de valeur

La guerre de l’intimité sera une guerre de frontière et de mouvement. Mais, plus au fond de la chaîne de valeur, des enjeux d’intégration apparaissent.

Chaque événement a du sens, chaque cycle, parcours a du sens. Mais une vision transverse de plusieurs événements ou cycles aura aussi du sens : intégrer tous les divers événements des objets connectés à domicile, tous les événements d’un parcours multimodal, que sais-je encore … l’infinie variété des événements se combinera face à l’infinie variété des situations, des problématiques, des urgences, impératifs, et futilités. Déjà, de multiples possibilités d’intégration applicatives sont offertes par les petites merveilles électroniques « mobiles », smartphones et tablettes. Et, bien au delà, tout l’arsenal technologique des SI peut être mobilisé pour capitaliser, analyser, concevoir, monitorer… bref activer une intelligence transverse aux intimités.

Les métiers traditionnels des grandes structures sont des foyers d’intégration : le cas des aéroports a été la première application des principes d’intégration mis en avant par la Trame Business (voir à ce sujet une description des niveaux de la chaîne de valeur, contemporaine de mon ouvrage sur La Stratégie Business et les SI).

Les niveaux de Valeur dans la modélisation « Trame Business« , voilà qui n’est pas nouveau, mais prend une autre amplitude, bien que, conceptuellement, les bases soient les mêmes : qu’un parcours soit physique ou virtuel, la modélisation se décline à l’identique.

Ainsi, pour conclure ce message sur la chaîne de valeur opérante, la révolution en cours va rebattre les cartes :

  • à la fois pour la proximité, l‘intimité dans un monde hyper-connecté,
  • mais aussi, au travers de ce tsunami de messages, donner du sens transverse, intégrer ces faits en une vision plus globale.

Ce sont là les foyers, les gisements de développement de la future économie, baptisée iconomie.


Il s’agit bel et bien d’un nouveau monde, souvent planétaire, faiblement ou peu réglementé, où tout est encore possible.